Cours à l’UIA de l’Aigle
Plan des séances de l’année 2025-2026
Séance 1 (09/10) : Introduction générale aux travaux de l’année
Séance 2 (13/11) : Lacan : le champ du langage
Séance 3 (27/11) : Lacan: la formation du sujet (1/2)
Séance 4 (11/12) : Lacan: la formation du sujet (2/2)
Diapositives de la Séance 4 du 11 décembre 2025
I. Le sujet cartésien : maître et garant du signifiant
La philosophie de René Descartes, au XVIIe siècle, marque un tournant majeur dans la pensée occidentale. En posant la célèbre formule « Je pense, donc je suis » (cogito, ergo sum), Descartes affirme l’existence d’un sujet qui se fonde sur l’acte de penser lui-même. Pour lui, la certitude la plus fondamentale que l’on puisse atteindre réside dans le fait que, lorsqu’on doute de tout, il reste encore le fait même de douter, c’est-à-dire de penser, et donc d’exister comme sujet pensant.
Dans cette perspective, le sujet cartésien est conçu comme étant auto-fondé : il n’a pas besoin d’autre chose que de son propre acte de pensée pour s’assurer de son existence. Ce sujet possède plusieurs caractéristiques essentielles : il est unifié, il forme une totalité sans division interne ; il est transparent à lui-même, c’est-à-dire qu’il a accès à ce qu’il pense et ressent, sans zone d’ombre ou d’inconnu ; il est le garant du sens, car c’est lui qui, par sa volonté et sa raison, donne leur signification aux mots, aux signes, aux actions. Enfin, il est considéré comme le porteur et l’agent du langage : il utilise les mots pour exprimer sa pensée, pour représenter le monde à soi et aux autres, et il choisit librement ce qu’il veut dire.
Le langage, pour Descartes et pour la tradition philosophique qui s’en inspire, est donc avant tout un outil, un instrument au service du sujet. Ce dernier pense avant de parler, il possède des idées claires et distinctes, puis il les formule en mots, en choisissant ceux qui lui semblent les plus adéquats pour transmettre sa pensée à un autre. Dans cette vision, la parole n’est qu’une expression seconde, extérieure à la pensée : le sens existe déjà dans l’esprit du sujet, il ne s’agit plus que de le « vêtir » de mots pour le communiquer. Le sujet est ainsi maître de ce qu’il dit, il utilise le langage de manière volontaire et consciente, pour transmettre une intention, un contenu, à un autre sujet.
Cette conception du sujet a profondément marqué toute l’histoire de la philosophie, mais aussi celle des sciences et de la psychologie. On y retrouve l’idée que l’être humain est d’abord une conscience, une raison, capable de se penser elle-même et de se donner à elle-même des règles, des valeurs, des objectifs. Tout ce qui relève du langage, des symboles, de la communication, est alors considéré comme secondaire, dépendant de cette conscience souveraine.
Dans ce cadre, la relation entre les sujets, par exemple dans une conversation ou dans un échange d’idées, repose sur la possibilité d’une communication transparente et authentique. Si deux personnes veulent se comprendre, il leur suffit de choisir des mots précis, de clarifier leurs intentions, d’écouter et de s’exprimer de manière claire : il n’y a pas, dans cette logique, d’obstacle fondamental à la transmission du sens, sauf accident ou malentendu corrigible. On peut donc dire que, dans cette optique, le sujet représente un signifiant (un mot, une phrase, une idée) pour un autre sujet, dans un mouvement de communication qui suppose la maîtrise et la clarté de la pensée.
Exemple
On peut comparer le sujet cartésien à un chef d’orchestre : il tient la baguette, il lit la partition (ses idées), et il donne l’impulsion aux musiciens (les mots) pour que la musique (le sens) soit transmise au public (l’autre sujet). Le chef décide du rythme, de l’intensité, il ajuste à chaque instant. Si la musique est mal comprise, il peut corriger, expliquer, reprendre la mesure. De la même manière, le sujet cartésien pense que, s’il y a un problème de communication, il lui suffit d’ajuster son langage, de choisir d’autres mots, de préciser sa pensée : le sens reste toujours en son pouvoir.
II. Le sujet lacanien : effet de la chaîne signifiante
Face à ce modèle philosophique classique, la psychanalyse – en particulier dans l’enseignement de Jacques Lacan – propose un tout autre rapport entre le sujet et le langage. Pour Lacan, le sujet n’est pas le maître du langage : il en est, au contraire, l’effet, le produit. La formule qui condense cette révolution théorique est la suivante : « Le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant ». Autrement dit, ce n’est pas le sujet qui fait usage des mots, mais les mots, les signifiants, qui fabriquent et déterminent le sujet.
Dans la perspective lacanienne, le sujet est fondamentalement divisé, toujours en décalage par rapport à lui-même. Il n’existe pas comme une totalité unifiée, mais comme effet d’une faille, d’une coupure, et d’un manque. Il ne se connaît pas lui-même de manière transparente : il ne se découvre, il ne se pense, qu’à travers le tissu du langage, à travers les mots et les discours qui le traversent et le précèdent. En effet, l’être humain entre dans le monde du langage avant même d’avoir conscience de lui-même : il est nommé, parlé, désigné par d’autres, il entend sa mère parler, bien avant de pouvoir parler à son tour. C’est dans cette structure du langage, que Lacan appelle l’« ordre du symbolique », que le sujet advient.
De cette manière, le sujet lacanien est toujours en position d’aliénation : il ne possède pas le langage, il est possédé, travaillé, divisé par le langage. Chaque fois qu’il parle, il est traversé par des signifiants qui le dépassent, qui échappent à sa volonté, et qui lui font dire plus (ou moins, ou autre chose) que ce qu’il croyait vouloir dire. Le sens, dans cette perspective, n’est jamais donné d’avance : il est produit par le jeu, par la coupure, par la différence entre les signifiants. Le sujet n’est pas la source du sens : il est pris, engendré, et même barré, coupé du sens par la structure du langage.
Le langage, dès lors, n’est plus un instrument transparent, mais un lieu de perte, d’énigme, de dédoublement. Ce n’est pas « je pense, donc je suis », mais plutôt « je suis là où je ne pense pas ». Le sujet découvre, par l’analyse, qu’il est souvent « parlé » plutôt que parlant, et que ce qu’il dit (ses lapsus, ses oublis, ses répétitions, ses rêves) le montre divisé, traversé par un savoir qui lui échappe, et ce savoir c’est l’inconscient.
Dans cette optique, la relation à l’autre n’est jamais une communication transparente. Le sujet ne maîtrise pas ce qu’il signifie, ni pour qui il signifie. Ce qui circule, ce n’est pas une intention consciente, mais une chaîne de signifiants qui produit des effets, parfois inattendus, sur le sujet lui-même et sur l’autre.
Exemple
Imaginons un acteur qui joue un rôle sur scène, mais qui, à un moment, se trompe de texte. Au lieu de dire la phrase prévue, un autre mot lui échappe, qui change le sens de la scène. Le public et ses partenaires réagissent à ce mot inattendu, et la pièce prend un tour imprévu. L’acteur réalise alors qu’il n’est pas totalement maître de son rôle, que les mots, les répliques, les attentes des autres le traversent, le déterminent, le dépassent. Il n’est plus celui qui contrôle, mais il est celui qui est pris dans un jeu de langage qui l’excède. Le sujet lacanien se découvre ainsi : non pas comme l’auteur de sa parole, mais comme l’effet d’une parole qui le traverse et qu’il ne maîtrise jamais totalement.
III. Peut-on dire que le sujet cartésien représente un signifiant pour un autre sujet ?
Dans la logique cartésienne, le langage apparaît comme un simple moyen d’expression, au service de la pensée. Lorsque le sujet veut communiquer avec un autre, il choisit ses mots, il élabore une phrase, il construit un discours en fonction de ce qu’il souhaite transmettre. Le mot, le signifiant, est alors comme un objet que l’on confie à un autre sujet : il s’agit de transmettre, d’expliquer, de convaincre, de raconter. Dans cette perspective, il y a une intention, un projet, une volonté claire de faire passer du sens à travers les signes. C’est ce que l’on peut appeler un régime de communication intentionnelle, fondée sur la transparence : le langage est second par rapport à la pensée, il n’est qu’un vecteur.
Dans ce modèle, il est tout à fait cohérent de dire que le sujet « représente un signifiant pour un autre sujet » : il choisit, il agence, il transmet un mot, une idée, une image, à l’adresse de l’autre. C’est la logique de l’énonciation claire, de la maîtrise du sens. Si le message ne passe pas, c’est qu’il y a eu un problème technique (bruit, ambiguïté, oubli), mais jamais parce que le langage lui-même serait en cause.
Cependant, cette conception est radicalement inversée dans la perspective lacanienne. Pour Lacan, le sujet n’est pas à l’origine du langage : il en est l’effet. Ce n’est pas lui qui choisit et représente un signifiant, mais il est, au contraire, représenté par un signifiant, pour un autre signifiant, dans une chaîne où le sens se dérobe, se transforme, échappe toujours à la volonté consciente. Le langage n’est pas l’instrument du sujet, mais la structure dans laquelle il se trouve toujours déjà pris, devancé, traversé. Il n’y a donc jamais de communication totalement transparente, et le sujet ne peut jamais garantir ni ce qu’il dit, ni ce qui est entendu.
Exemple
On peut comparer le sujet cartésien à un professeur qui explique un concept à sa classe. Il pense que, s’il choisit bien ses mots et ses exemples, tous comprendront la même chose que lui. Le sens qu’il transmet est censé rester intact, stable, d’un sujet à l’autre. Pour le sujet lacanien, la même scène est bien différente : le professeur croit expliquer, mais ce que les élèves entendent, comprennent, retiennent, est toujours interprété, déplacé à travers leur propre histoire, leur langage, les associations qui se font entre les signifiants. Le professeur ne sait pas, en réalité, pour qui et comment son discours signifie, a un sens, ni ce qui sera compris, ni même ce qu’il a vraiment dit : il est déjà pris dans une chaîne signifiante qui le dépasse.
IV. Le sujet lacanien comme inverse du sujet cartésien
On peut donc résumer l’opposition radicale entre ces deux conceptions du sujet et du langage de la manière suivante.
Chez Descartes, le sujet précède le langage. Il existe, il pense, il décide ensuite de parler. Les mots ne sont que des outils : il les utilise, il les choisit, il en garantit le sens pour l’autre. Cette logique fait du sujet le garant du sens, l’origine de la signification, l’agent souverain de la parole. Tout le rapport au langage s’organise autour de la maîtrise, de la clarté, de l’intention. C’est une conception rassurante, valorisante, qui suppose que la parole humaine peut toujours être rectifiée, clarifiée, explicitée.
Chez Lacan, au contraire, c’est le signifiant qui précède le sujet. Le langage structure l’être humain bien avant qu’il en ait conscience. Le sujet se constitue dans la coupure, la faille, la division que le langage introduit en lui. Il n’est jamais maître du jeu, il est toujours pris dans des effets de sens qui le traversent. Ce qu’il dit, ce qu’il entend, ce qu’il pense, tout cela se constitue à partir d’un ordre symbolique – le langage – qui existe avant lui et qui continuera après lui. Le sujet lacanien est donc un sujet barré, divisé, dont la vérité lui échappe, dont la parole n’est jamais tout à fait sienne. Il n’est pas l’agent du langage, mais son effet.
On peut donc dire : le sujet cartésien représente un signifiant pour un autre sujet, dans une communication qui se veut transparente et maîtrisée. Le sujet lacanien, au contraire, est représenté par un signifiant pour un autre signifiant, dans une chaîne où le sens est toujours en devenir, jamais totalement fixé, jamais approprié par le sujet lui-même. Le sujet lacanien est porté par le signifiant alors que le sujet cartésien porte le signifiant, d’où la logique inversée dans laquelle chacun de ces deux sujets se situe l’un par rapport à l’autre.
Ce basculement est l’un des apports majeurs de la psychanalyse lacanienne. Il oblige à repenser la place du sujet, non plus comme fondement du sens, mais comme produit d’un langage qui l’aliène, qui le divise, et qui fait de lui, non pas celui qui sait, mais celui qui cherche, tâtonne, se découvre dans l’écart, dans la perte, dans l’incomplétude.
Exemple
Imaginons deux façons de lire un poème. Dans la première, le lecteur pense qu’il doit retrouver la pensée de l’auteur, comprendre ce qu’il a voulu dire, maîtriser le sens caché. Dans la seconde, le lecteur s’aperçoit que les mots du poème suscitent en lui des images, des émotions, des associations inattendues, parfois contradictoires. Il ne s’agit plus de retrouver une origine, mais d’accepter que le sens se joue dans la lecture, dans le déplacement, dans le travail du langage sur le lecteur lui-même. C’est ainsi que le sujet cartésien cherche à fixer le sens, à le garantir ; le sujet lacanien découvre que le sens ne cesse de lui échapper, qu’il est travaillé par les signifiants qui l’habitent.
Exemples développés
1. Exemple de sujet cartésien
Prenons l’exemple de Thomas, un élève brillant de terminale. Thomas consulte un psychologue scolaire parce qu’il se sent incompris de ses camarades et de ses professeurs. Quand il parle de ses difficultés, il met en avant sa capacité de réflexion, son goût pour la logique, et son désir de contrôler tout ce qu’il exprime. Il explique que, lorsqu’il rencontre un problème de communication, il cherche systématiquement à mieux formuler sa pensée, à choisir des mots plus précis, à clarifier ses intentions.
Pour Thomas, s’il y a un malentendu, cela ne peut venir que d’un défaut dans la manière dont il s’est exprimé ou dont l’autre a écouté. Il analyse ses conversations comme on analyserait une équation : chaque mot doit correspondre à une idée précise, chaque phrase doit être construite avec soin. Il tient un journal où il réécrit parfois ses dialogues, en essayant d’identifier la source des incompréhensions.
Dans sa relation aux autres, Thomas adopte souvent une posture explicative : il croit qu’en expliquant mieux, en argumentant davantage, il pourra se faire comprendre parfaitement. Il est convaincu que la maîtrise du langage garantit la réussite de la communication. Si ses parents ne comprennent pas son choix d’études, il leur rédige une lettre détaillée, pesant chaque terme. Si ses amis se fâchent, il revient sur la conversation pour analyser, rationaliser, chercher l’origine du malentendu.
Cette attitude traduit une conception du sujet très proche de celle de Descartes : Thomas se considère comme un esprit rationnel, autonome, transparent à lui-même, qui utilise le langage comme un instrument au service de ses idées. Il pense que, s’il possède les bons mots, il pourra exprimer ce qu’il ressent sans équivoque. Il ne se doute pas que quelque chose peut lui échapper dans la parole elle-même, que le langage n’est pas toujours fidèle à la pensée, et que parfois, ce qu’il dit déborde ce qu’il croyait vouloir dire.
Pour Thomas, la solution à tout problème relationnel réside dans la perfection de l’expression : le sens, la clarté, la cohérence sont ses objectifs principaux. Il incarne ainsi le modèle du sujet cartésien, pour qui la maîtrise de la pensée et du langage est la garantie de l’être et de la relation à l’autre.
2. Exemple de sujet lacanien
Prenons maintenant le cas de Juliette, une jeune femme de 20 ans, qui consulte pour des épisodes d’angoisse et de malaise qu’elle ne parvient pas à comprendre. Dès les premières séances, Juliette raconte ses difficultés à « dire ce qu’elle ressent vraiment ». Il lui arrive de préparer mentalement ce qu’elle voudrait dire à sa thérapeute, mais, une fois en face d’elle, d’autres mots lui échappent, parfois des mots qui la surprennent, ou qui semblent contredire son intention initiale. À plusieurs reprises, elle fait des lapsus, dit un mot pour un autre, ou laisse sa phrase en suspens, sans la terminer.
Juliette se plaint aussi d’être envahie par des pensées qu’elle ne reconnaît pas comme siennes : des souvenirs d’enfance surgissent sans qu’elle les ait cherchés, des mots entendus dans son entourage résonnent en elle, parfois de manière obsédante. Lorsqu’elle rêve, ses récits oniriques sont traversés de jeux de mots, de répétitions, d’associations bizarres. En séance, la thérapeute l’invite à parler librement, sans chercher à contrôler ou à expliquer : c’est alors que Juliette découvre que certaines phrases semblent « se dire » toutes seules, que parfois, ce qu’elle raconte ne correspond pas à ce qu’elle voulait vraiment dire.
Progressivement, Juliette prend conscience que le langage la travaille, la traverse, la divise. Elle n’est pas seulement celle qui parle : elle est aussi celle qui est parlée, qui découvre dans la parole des désirs, des peurs, des souvenirs qui lui étaient inconnus. Par exemple, en voulant dire qu’elle ne supporte plus les disputes familiales, elle prononce le mot « départ » à la place de « dispute » ; ce lapsus la trouble, et la thérapeute l’invite à explorer ce que ce mot évoque pour elle. Juliette réalise alors qu’elle pense souvent à quitter la maison, sans s’en être vraiment avoué le désir.
Dans ce parcours analytique, Juliette expérimente ce que Lacan appelle la division du sujet : elle découvre qu’il y a en elle un écart entre ce qu’elle veut dire et ce qui se dit, entre ce qu’elle sait et ce qu’elle ignore, entre la volonté consciente et l’inconscient qui s’exprime à travers les signifiants. Elle comprend peu à peu que le sens n’est jamais totalement en son pouvoir, que le langage la devance, la structure, la surprend.
Dans le cabinet d’analyse, Juliette apprend à écouter non seulement ce qu’elle veut dire, mais aussi ce qui « se dit » en elle, parfois à son insu. Elle découvre ainsi une autre forme de vérité : celle du sujet lacanien, divisé, travaillé par le langage, jamais totalement maître de sa parole, mais toujours en quête de sens à travers les signifiants qui le traversent.
Conclusion
La confrontation entre le sujet cartésien et le sujet lacanien constitue un véritable basculement dans notre manière de penser le sujet, la parole et le rapport au langage. D’un côté, une figure de la maîtrise, de la clarté, de la souveraineté de la pensée ; de l’autre, une figure de la division, de l’aliénation, de la quête de sens toujours renouvelée dans l’expérience du langage. Saisir ce renversement, c’est comprendre que le sujet humain n’est jamais tout à fait là où il croit être, qu’il ne cesse d’être produit, traversé, déplacé par la structure du langage. C’est aussi s’ouvrir à la dimension de l’inconscient, là où le sujet ne cesse de se découvrir étranger à lui-même, dans la parole qui lui échappe et le révèle, malgré lui.
